Entretien

Entretien : Ritchie Dagonia, 35 ans, « la piscine m'a rendu mon dos »

Ritchie Dagonia a 35 ans et nage au club Les Amis de la Natation, où il a rejoint le groupe des adultes il y a quelques saisons. Il fait partie de ces nageurs qui n'ont rien d'un champion et qui pourtant ne rateraient une séance pour rien au monde. Il tient aussi, sur son propre site, un carnet de bassin où il note ses séances, ses doutes et ses progrès. Nous avons discuté avec lui de sa reprise du sport, du crawl, de la respiration et de cette fameuse régularité dont tout le monde parle sans jamais expliquer comment on la trouve.

MarcRitchie, comment es-tu arrivé à la natation ? Ce n'est pas le sport le plus évident quand on reprend à l'âge adulte.

Par élimination, honnêtement. J'avais mal au dos depuis des mois, une douleur sourde en bas, celle qu'on finit par considérer comme normale. Je n'arrivais plus à faire grand-chose sans que ça tire quelque part. Quelqu'un m'a dit : « Essaie la piscine, ça porte. » J'y suis allé un dimanche matin, j'ai fait quatre longueurs en brasse, j'étais essoufflé comme jamais, et pourtant en sortant je n'avais pas mal. C'est ça qui m'a fait revenir la semaine suivante. Puis celle d'après.

MarcLe titre de cet entretien, c'est une phrase de toi : « la piscine m'a rendu mon dos ». Tu peux nous expliquer ?

C'est une formule un peu grandiloquente, mais c'est vraiment ce que je ressens. Dans l'eau, on est porté, la colonne se détend, on bouge sans impact. Au début je nageais surtout sur le dos, parce que c'était la seule nage où je respirais tranquillement. Petit à petit, le corps s'est renforcé : les épaules, le gainage, tout ce qui tient le dos. Aujourd'hui, la douleur a presque disparu, et quand elle revient, je sais que c'est parce que j'ai sauté des séances. Je ne dis pas que la natation soigne tout, je dis qu'elle m'a rendu quelque chose que je croyais perdu.

MarcTu nages au club Les Amis de la Natation. Qu'est-ce que le club change, par rapport à nager seul en horaires publics ?

Tout, ou presque. Seul, je faisais toujours la même chose : des longueurs, sans structure, en m'arrêtant quand j'en avais assez. Au club, il y a un groupe d'adultes de tous niveaux, un programme écrit au tableau, quelqu'un au bord du bassin qui te dit que ton bras rentre trop tôt dans l'eau. Et il y a les autres. On se retrouve dans la ligne, on râle ensemble sur la série de jambes, on se félicite à la fin. J'ai découvert que j'avais besoin de ça pour tenir. Le club, c'est un rendez-vous fixe, et c'est ce rendez-vous qui m'a rendu régulier.

MarcParlons technique. Le crawl, quand on débute adulte, c'est souvent une catastrophe. Qu'est-ce qui a été le plus dur ?

Le crawl, c'était humiliant les premières semaines. Je partais très vite, je battais des jambes comme un forcené, et au bout de vingt-cinq mètres j'étais debout, à bout de souffle, à me demander comment les autres faisaient. Le déclic est venu quand j'ai compris que je nageais « contre » l'eau au lieu de glisser dessus. Ralentir le bras, allonger, laisser le corps rouler d'un côté puis de l'autre. On m'a fait faire des exercices très lents, presque ennuyeux : un bras à la fois, l'autre tendu devant. Ça m'a paru ridicule, et c'est ce qui a tout débloqué.

MarcEt la respiration ? C'est le sujet qui revient dans tous les messages que nous recevons.

Parce que c'est le vrai mur. Mon erreur, comme tout le monde : je bloquais ma respiration sous l'eau, puis je tentais d'expirer et d'inspirer en même temps quand la bouche sortait. Impossible. La clé, c'est d'expirer en continu sous l'eau, par le nez et par la bouche, doucement, et de n'avoir plus qu'à inspirer quand on tourne la tête. J'ai passé des séances entières à faire ça en tenant le bord ou avec une planche. Ensuite j'ai appris à respirer des deux côtés, tous les trois mouvements. C'est plus lent au début, mais ça équilibre la nage et ça évite de tordre le cou toujours du même côté, ce qui, pour un dos fragile, compte beaucoup.

MarcCôté matériel, qu'est-ce que tu utilises vraiment ?

Peu de choses. Des lunettes qui ne fuient pas, c'est le seul poste où je n'ai pas lésiné : j'en ai essayé trois paires avant de trouver celles qui tiennent sans me creuser les orbites. Un bonnet en silicone, parce que le tissu glisse. Un pull-buoy, que j'aime beaucoup parce qu'il me permet de me concentrer sur les bras et la respiration sans me préoccuper des jambes. Une planche pour les séries de battements. Et des palmes courtes, que le club prête, pour sentir la glisse et travailler la position du corps. Rien d'autre. Je vois des nageurs arriver avec un sac entier de gadgets, je ne juge pas, mais je n'en ai jamais eu besoin.

MarcTu parles beaucoup de régularité. Concrètement, comment tiens-tu dans la durée ?

En rendant la décision impossible à prendre. Je m'explique : si chaque soir je dois décider si je vais à la piscine, je finirai par dire non. Alors je ne décide plus. Le club a ses créneaux, mon sac est prêt la veille, j'y vais, point. Deux séances de club par semaine, et une troisième seul quand je peux, plus courte, sans objectif, juste pour le plaisir de l'eau. Je ne cherche pas à nager plus loin ou plus vite à chaque fois. Certains soirs je fais huit cents mètres tranquilles et je rentre content. La régularité, ce n'est pas l'intensité, c'est le fait de revenir.

MarcTu tiens un carnet de bassin en ligne. Pourquoi noter tout ça ?

Parce que la mémoire triche. Sans carnet, j'aurais l'impression de ne pas avancer, parce que d'une séance à l'autre on ne voit rien. Avec, je peux relire ce que j'écrivais quelques mois plus tôt : « impossible de faire cent mètres en crawl sans m'arrêter ». Et aujourd'hui, c'est mon échauffement. Je note la séance, ce qui a marché, ce qui a coincé, une phrase de ressenti. C'est aussi une manière de partager : d'autres nageurs adultes m'écrivent pour me dire qu'ils vivent exactement la même chose, et ça me fait plaisir.

MarcQu'est-ce que tu dirais à quelqu'un qui hésite à se lancer à l'âge adulte ?

Que personne ne le regarde. Vraiment. Au bord du bassin, on croit que tout le monde nous observe, et en fait chacun est occupé avec son propre souffle. Ensuite, que le crawl s'apprend, même tard, mais qu'il s'apprend lentement, et qu'il faut accepter d'être mauvais pendant un moment. Et enfin, de chercher un groupe, un club, des gens. Seul, on abandonne. À plusieurs, on revient.

MarcUn dernier mot ?

Allez-y un dimanche matin, faites quatre longueurs, et regardez comment vous vous sentez en sortant. Pour moi, la réponse tenait dans cette sensation-là. Le reste, la technique, le matériel, la régularité, est venu après.

Entretien réalisé par Marc pour Nager après 30 ans. Les propos ont été relus et validés par Ritchie avant publication.